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Istanbul

Sur la marge d'une conférence tenue le 30 septembre dernier, une phrase prononcée par un historien français a ramené dans le débat public une question vieille de plus de deux siècles. Louis Blin a affirmé qu'« il est incontestable que Napoléon était musulman ».
La question est ancienne et sa réponse reste suspendue entre des faits difficiles à réunir en un seul homme. Le chef qui s'adressa aux Égyptiens en 1798 (1213 de l'hégire) par une proclamation commençant par la basmala et proclamant son respect pour le Prophète et le Coran fit canonner le quartier d'al-Azhar environ trois mois plus tard, signa un accord avec le pape en 1801 et fut sacré empereur à Notre-Dame en 1804.
C'est sur ce terrain accidenté que Blin construit son livre Napoléon et l'islam, que d'autres historiens ne manquent pas de contester.
Un diplomate dans les archives de l'Empereur
L'ouvrage a paru en 2025 chez Erick Bonnier à Paris, dans la collection « Encre d'Orient ». Il compte environ 290 pages, avec bibliographie et index, et n'a pas encore été traduit en arabe. L'auteur l'a fait suivre d'un second livre, Napoléon et l'Arabie.
Ce que dit le livre
L'éditeur présente Napoléon comme le seul dirigeant français à avoir prononcé la profession de foi musulmane, puis pose la question sans la trancher : « Imposteur ou sincère ? Chrétien ou musulman ? » Il précise à la ligne suivante que cet amateur de l'islam fit tuer des Égyptiens et des Palestiniens qui résistaient à son invasion. Il affirme que l'ouvrage s'appuie sur des sources européennes et arabes qu'il juge oubliées ou mal interprétées.
Le chercheur indépendant français Roland Laffitte a lu le livre et publié son compte rendu sur le site « Musulmans en France ».
L'auteur retrace l'enfance de Napoléon en Corse, au sein d'une culture toscane ouverte sur la Méditerranée, les moqueries de ses camarades à l'école de Brienne, ses premières lectures sur les Turcs et les Arabes, et un récit écrit à vingt ans sur un jeune homme rêvant de suivre les traces du Prophète. Il s'arrête sur son goût pour Rousseau et sur sa lecture de la traduction du Coran par Claude-Étienne Savary à bord du navire qui le menait à Alexandrie.
Selon le compte rendu de Laffitte, Napoléon ne se serait pas converti à l'islam au sens habituel. Il le décrit comme un déiste (croyant en un dieu sans adhésion à une religion précise), enfant des Lumières, ne pratiquant aucun culte, ne voyant pas de contradiction entre naître et mourir catholique et prononcer la chahada au Caire, avec une inclination personnelle pour l'islam parmi les croyances. Cette formulation est moins catégorique que la phrase de Blin.
Laffitte rapporte d'après le livre que Bonaparte avait saisi ce que l'Orient musulman représentait pour l'Europe, puis gâché la rencontre par la logique de la force, et que l'attirance des Lumières pour l'islam s'est « dissipée dans la nuit coloniale ».
L'auteur décrit la dernière partie comme un plaidoyer pour que la France reconnaisse sa part d'islam, un visage effacé de la légende napoléonienne avec l'aventure coloniale en Algérie.
Des documents que se disputent deux récits
Ceux qui croient à la sincérité de cette inclination s'appuient sur des textes établis. Le premier est une lettre adressée par Napoléon au cheikh Muhammad al-Misiri, grand oulémas d'Alexandrie, le 28 août 1798, publiée dans la Correspondance de Napoléon Ier, où il exprime l'espoir de réunir les savants du pays et d'établir un régime fondé sur les principes du Coran.
Le second est ce que le général Gaspard Gourgaud, compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène, a consigné en 1817 : l'empereur déchu préférerait la religion de Mahomet parce qu'elle est « moins absurde » que la sienne. Laffitte se demande pourquoi Napoléon parlait de l'islam en exil, alors qu'il ne lui restait plus personne à convaincre.
De l'autre côté se trouvent des textes tout aussi solidement attestés. Lors d'une séance du Conseil d'État, le 16 août 1800, Napoléon déclara avoir gagné la guerre de Vendée en se faisant catholique et s'être établi en Égypte en « se faisant musulman », et que, s'il gouvernait un peuple juif, il rebâtirait le Temple de Salomon. Laffitte reconnaît que beaucoup y ont vu de l'hypocrisie, et propose une autre lecture : la conviction que le respect de la religion de la majorité donne au gouvernant sa légitimité.
Dans son testament du 15 avril 1821, Napoléon écrivit qu'il mourait dans la religion catholique, apostolique et romaine. S'y ajoutent les faits sur le terrain : l'entrée des soldats à cheval dans la mosquée al-Azhar, rapportée par Abd al-Rahman al-Jabarti (historien égyptien contemporain de l'expédition), et l'exécution des prisonniers ottomans à Jaffa en mars 1799. Laffitte ne nie ni la répression au Caire ni le massacre en Palestine, et estime que les insurgés se soulevaient contre l'occupation étrangère plus qu'en défense de leur religion.
Le dossier est entouré de citations très répandues dont l'origine est inconnue. Ainsi, la formule courante sur le désir de Napoléon d'unir les sages de « tous les pays » sur les principes du Coran vient de la lettre d'al-Misiri elle-même, dont le texte français parle des sages du « pays », c'est-à-dire de l'Égypte seule.
Des historiens à distance
Henry Laurens, professeur au Collège de France et auteur d'un livre sur l'expédition d'Égypte, aborde la question sous l'angle politique. Dans une conférence rapportée par L'Orient-Le Jour, il a estimé que Bonaparte et ses conseillers orientalistes étaient convaincus que gouverner l'Orient passait par l'usage de l'islam comme arme politique. Laurens a pourtant lui-même animé la soirée de présentation du livre au CAREP à Paris en novembre 2025.
Juan Cole, professeur d'histoire à l'université du Michigan, soutient dans Napoleon's Egypt que la campagne a forgé une rhétorique d'occupation parlant le langage de la libération.
John Tolan, professeur d'histoire à l'université de Nantes, reconnaît dans son livre sur les visages de Mahomet l'admiration de Napoléon pour le Prophète, et considère que l'image de Mahomet chez les auteurs européens était un miroir de leurs propres préoccupations, le Mahomet dessiné par Bonaparte ressemblant à Napoléon lui-même s'il avait réussi.
À l'inverse, Laffitte cite Jean Tulard, historien français spécialiste de l'époque napoléonienne, qui appelle à ne pas admettre l'accusation d'hypocrisie, car Bonaparte connaissait le Coran et admirait le prophète Muhammad.
Le témoignage égyptien contemporain des événements paraît moins confiant envers le chef français : al-Jabarti a lu sa première proclamation comme un texte politique à l'arabe maladroit, et en a relevé les fautes de grammaire.
Polémique à Paris
Les grands journaux français n'ont pas publié de comptes rendus critiques du livre, pour autant qu'on ait pu le constater, et sa présence est restée cantonnée à des cercles précis : sites proches des musulmans de France, conférences à la Mosquée de Paris, centres de recherche et librairies.
Le site d'extrême droite Fdesouche l'a attaqué, qualifiant la thèse de fausse information et écrivant que la religion fut avant tout pour Bonaparte un outil politique, et que de nombreux historiens affirment qu'il ne fut jamais attiré par la doctrine islamique.
Le 5 octobre, la Grande Mosquée de Paris a publié une mise au point indiquant que l'idée est celle du chercheur Louis Blin et demeure l'opinion d'une minorité parmi les historiens, que sa thèse est étayée par des sources écrites et iconographiques et ne nie pas le pragmatisme politique de Napoléon. Elle ajoutait que d'autres spécialistes la partagent, et qu'elle fait l'objet d'un débat sans consensus. Elle concluait que le débat scientifique sur le lien de Napoléon avec l'islam ne réécrit pas le passé et montre, à son sens, que l'histoire de France n'est pas étrangère à l'islam.
Des chercheurs relient explicitement le livre au présent : ils jugent sa parution utile à une époque qu'ils qualifient d'islamophobie en France. Le désaccord passe ainsi d'une question d'histoire à une question politique, et la croyance d'un homme disparu en 1821 devient un argument que se disputent deux camps dans la polémique actuelle.
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