Le fossé moral dans la vie des musulmans.. être à la hauteur de nos paroles

Le fossé moral dans la vie des musulmans.. être à la hauteur de nos paroles

Par :

Asma Kamel

11 min de lecture

Istanbul

Parmi les questions qui méritent une réflexion approfondie sur la situation des musulmans aujourd’hui figure le fossé grandissant entre ce que nous disons et ce que nous faisons, entre les valeurs auxquelles nous affirmons adhérer et les comportements que nous adoptons dans notre vie quotidienne. Il arrive qu’une personne prêche la sincérité, l’honnêteté, la justice et la compassion, et exhorte les autres à les mettre en pratique, tout en agissant à l’opposé de ce qu’elle recommande, notamment lorsque ces valeurs entrent en contradiction avec ses intérêts personnels, ses désirs ou ses habitudes.

Cela ne signifie pas que l’être humain soit tenu d’atteindre la perfection, ni que commettre une erreur remette nécessairement en cause la sincérité de sa foi. L’être humain est faillible : il lui arrive de faiblir et de se tromper, et il peut connaître le bien sans parvenir à s’y conformer. Le problème apparaît toutefois lorsque cette contradiction entre les paroles et les actes devient récurrente, lorsque le musulman se contente de transformer les principes en slogans théoriques sans chercher à les traduire dans la réalité, ou lorsqu’il s’emploie à dénoncer les erreurs des autres tout en trouvant des excuses pour justifier les siennes lorsqu’elles sont similaires.

À cet égard, le Coran formule un avertissement sans équivoque dans ces versets :

« Ô vous qui avez cru ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas. » (Coran, sourate As-Saff, 61 : 2-3).

Ces deux versets placent le croyant face à une responsabilité morale qu’il ne saurait ignorer : ses paroles ne doivent pas se réduire à des affirmations que ses actes démentent. Il lui incombe de chercher à établir une cohérence entre ses convictions et la manière dont il les met en pratique dans sa vie.

Il convient dès lors de s’interroger sur les causes de ce décalage entre les paroles et les actes. Une personne peut croire que le simple fait de défendre un noble objectif ou d’afficher de bonnes intentions constitue déjà une forme d’accomplissement. Elle éprouve alors un sentiment de satisfaction avant même d’avoir entrepris la moindre démarche concrète, oubliant que les bonnes intentions doivent se traduire par des actes et non demeurer au stade des déclarations, conformément à la parole du Prophète Muhammad صلى الله عليه وسلم: « Les actes ne valent que par les intentions. »

Ainsi, quelqu’un peut affirmer vouloir améliorer ses relations avec sa famille, sans pour autant prendre le temps d’écouter ses enfants. Un autre peut proclamer son attachement au maintien des liens de parenté, tout en repoussant sans cesse le moment de prendre des nouvelles de ses proches, jusqu’à ce que les liens se distendent. Il peut également appeler à venir en aide aux personnes dans le besoin, mais hésiter à apporter une contribution financière à la mesure de ses moyens, ou décliner une invitation à participer à une action bénévole sous prétexte d’être occupé, alors même qu’il trouve du temps pour des activités bien moins importantes.

Dans d’autres situations, le problème ne réside pas dans l’absence de volonté, mais dans la procrastination, le manque de détermination ou la peur du changement. Une personne sait qu’elle devrait présenter ses excuses à quelqu’un qu’elle a offensé, mais elle reporte ce geste par orgueil. Elle sait également qu’elle doit tenir une promesse faite à autrui, puis invente des prétextes lorsque vient le moment de la respecter. Elle peut même nourrir une volonté sincère de changer, sans toutefois définir les étapes concrètes qui lui permettraient de passer de l’intention à l’action. Avec le temps, elle prend l’habitude de remettre à plus tard ce qu’elle sait être juste, au point que l’écart entre ses intentions et ses actes finit par prendre une ampleur dont elle n’a plus conscience.

Malheureusement, les conséquences de cette contradiction ne se limitent pas à la personne elle-même : elles affectent également ses relations avec les autres. Les promesses répétées qui ne sont jamais tenues fragilisent la confiance mutuelle, tandis que les conseils que leurs auteurs ne mettent pas eux-mêmes en pratique perdent une grande partie de leur portée. Il n’est pas rare, dans la vie quotidienne, de voir un père exiger de ses enfants qu’ils disent toujours la vérité, puis les pousser à mentir à une personne venue lui rendre visite ou qui l’appelle pour prendre de ses nouvelles. Il leur donne ainsi une leçon pratique qui contredit directement ses propres recommandations. De même, certains exigent des autres qu’ils respectent les horaires, tout en arrivant systématiquement en retard à leurs rendez-vous. Leur comportement a alors davantage de poids que leurs conseils, aussi bien formulés soient-ils.

Cette contradiction devient d’autant plus préoccupante lorsqu’elle touche aux valeurs religieuses. Certaines personnes confondent en effet les manquements des musulmans avec les enseignements de l’islam, ce qui les conduit à juger la religion à travers le comportement de ceux qui s’en réclament. L’islam se retrouve ainsi mis en cause à leurs yeux, alors que ce sont les agissements de certains musulmans qui devraient être considérés. L’attachement aux valeurs islamiques ne contribue donc pas seulement à l’épanouissement personnel et à la qualité des relations humaines : il influe également sur l’image de la communauté musulmane dans son ensemble et sur la confiance que les autres accordent à son discours moral. Lorsque les comportements contredisent les enseignements religieux que nous proclamons, ils finissent par affaiblir la portée des exhortations et des recommandations religieuses.

Dans ce contexte, le Prophète Muhammad صلى الله عليه وسلم a mis en garde contre certains traits de comportement qui illustrent précisément cette contradiction entre les paroles et les actes : « Les signes de l’hypocrite sont au nombre de trois : lorsqu’il parle, il ment ; lorsqu’il promet, il ne tient pas sa promesse ; et lorsqu’on lui confie un dépôt, il trahit la confiance. » (Hadith rapporté par Al-Bukhari et Muslim).

Ce hadith met clairement en garde contre la gravité du mensonge, du non-respect des promesses et de la trahison de la confiance. Il appelle à s’éloigner de ces comportements et à lutter contre ses propres penchants pour s’en débarrasser. Il rappelle également qu’il ne faut ni minimiser la gravité de telles attitudes, ni chercher constamment à les justifier, encore moins s’y habituer.

À l’ère des réseaux sociaux, le décalage entre les paroles et les actes a pris des formes encore plus visibles. Il est désormais facile de publier des exhortations religieuses et des citations édifiantes, ou d’afficher ses positions sur des questions morales et humanitaires, sans que cela entraîne nécessairement le moindre changement dans les comportements. Les publications appelant à la compassion et à la solidarité abondent sur les différentes plateformes, mais qu’en est-il de la manière dont leurs auteurs traitent réellement les personnes qui les entourent ? Certains prônent le respect des opinions divergentes, tout en insultant ceux qui ne partagent pas leur point de vue. D’autres expriment leur compassion envers les personnes démunies, sans prendre eux-mêmes l’initiative d’aider une personne dans le besoin qu’ils connaissent et qu’ils pourraient pourtant soutenir.

Le problème ne réside pas dans le fait de promouvoir le bien ou d'en rappeler l’importance. Une parole bienveillante peut encourager celui qui l’entend à accomplir une bonne action, tout comme l’expression d’un principe moral peut contribuer à sensibiliser le public à sa portée. Le problème commence lorsque le discours sur une valeur se substitue à sa mise en pratique, ou lorsque l’individu se préoccupe davantage de l’image qu’il renvoie aux autres que des conséquences de son comportement sur son entourage et de l’agrément d’Allah, exalté soit-Il, à l’égard de ses actes. Il serait toutefois injuste de considérer que toute personne qui publie un message moral est incapable de mettre en pratique les valeurs qu’elle défend, tout comme il serait erroné d’assimiler tout manquement à une volonté délibérée de tromper ou d’induire en erreur. Il importe néanmoins de ne pas croire que la diffusion de belles paroles dispense chacun de la responsabilité de les traduire concrètement dans son comportement.

La question essentielle qui se pose alors est la suivante : comment réduire cet écart entre nos paroles et nos actes ? Et par où commencer ?

Le point de départ pourrait être un examen sincère de soi-même, consistant à confronter les principes et les valeurs que nous affichons publiquement à ce que nous appliquons réellement dans notre vie. Le musulman devrait notamment se demander : est-ce que je dis la vérité, même lorsque celle-ci va à l’encontre de mes intérêts ? Est-ce que je respecte les droits d’autrui lorsque je pourrais les bafouer sans que personne ne me demande de comptes ? Est-ce que je tiens mes promesses, respecte le temps des autres et traite les membres de ma famille avec la compassion et la justice que je recommande ?

Ces questions ne visent pas seulement à confronter l’individu à ses propres manquements. Elles lui permettent aussi de repérer des défaillances qui peuvent lui échapper lorsqu’il est trop occupé à corriger les autres. Elles rejoignent ainsi le sens de cette parole attribuée au calife Omar ibn al-Khattab: « Faites votre propre examen de conscience avant d’être appelés à rendre des comptes. »

Il va de soi que la prise de conscience de ses propres manquements ne suffit pas si elle ne débouche pas sur des démarches concrètes. Celui qui souhaite améliorer ses relations avec un membre de sa famille peut commencer par engager un dialogue sincère. Celui qui reporte son aide à un proche dans le besoin peut déterminer ce qu’il est en mesure de lui apporter. Quant à celui qui a pris l’habitude de ne pas respecter ses horaires, il peut commencer par mieux organiser son temps. Il ne s’agit pas de tout changer du jour au lendemain. De petits efforts constants peuvent avoir davantage d’effets que de grandes résolutions dont la portée ne dépasse pas quelques jours.

Aïcha (qu’Allah soit satisfait d’elle) rapporte que le Prophète Muhammad صلى الله عليه وسلم fut interrogé en ces termes : « Quelles sont les œuvres les plus aimées d’Allah ? » Il répondit : « Celles qui sont accomplies avec constance, même si elles sont peu nombreuses. » (Hadith rapporté par Al-Bukhari et Muslim). Cette parole souligne l’importance de la persévérance dans l’accomplissement des bonnes œuvres et rappelle la nécessité de passer du simple désir de s’améliorer à des actes concrets qui en témoignent.

Il est également essentiel de ne pas faire de ses échecs une raison de renoncer. Il arrive que l’on entreprenne de changer, puis que l’on faiblisse. Il convient alors d’examiner les causes de ses manquements, de reprendre ses efforts et de s’entourer de personnes vertueuses qui encouragent à persévérer et à rester sur la bonne voie. Le véritable examen de conscience ne consiste pas à se culpabiliser sans fin ni à s’enfermer dans le sentiment de faute. Il suppose plutôt de reconnaître ses erreurs, d’en assumer la responsabilité et de s’efforcer de les corriger. Reconnaître ses propres insuffisances ne signifie pas non plus qu’il faille renoncer à appeler les autres au bien. Cela implique simplement que cette volonté de promouvoir le bien s’accompagne d’un effort sincère pour le mettre soi-même en pratique.

La réforme des sociétés ne saurait reposer sur la multiplication des slogans. Elle dépend avant tout de la manière dont les valeurs se traduisent dans la vie quotidienne et les relations entre les individus. La confiance ne se construit pas uniquement sur des principes théoriques, mais sur les efforts que chacun déploie pour s’y conformer. De même, un discours moral ne trouve sa véritable portée que lorsqu’il se reflète dans les comportements.

Ce dont les musulmans ont peut-être le plus besoin aujourd’hui, ce n’est pas de multiplier les discours sur les valeurs du bien auxquelles ils adhèrent, mais de s’interroger sur la place qu’ils leur accordent réellement dans leur propre vie. La foi ne se réduit pas à ce que l’on proclame : elle réside dans ce qui s’enracine dans le cœur et se confirme par les actes. De même, les paroles sincères ne produisent pleinement leurs effets que lorsqu’elles se traduisent dans les relations humaines. Il est évident qu’un appel à la justice perd une grande partie de son sens dès lors que nous en excluons ceux que nous aimons ou que nous la subordonnons à nos intérêts personnels.

Lorsque les valeurs dont nous parlons trouvent leur place dans nos foyers, nos lieux de travail et nos relations avec autrui, le fossé entre nos paroles et nos actes se réduit. Notre comportement devient alors le véritable témoignage de nos convictions, plutôt qu'un ensemble de mots dont nous exigeons des autres qu'ils les mettent en pratique.

 

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Asma Kamel